ICTUS RECORDS 30th ANNIVERSARY COLLECTION
REVIEWS

Chronique de Ictus

par Guillaume Tarche

C’est tout un pan de l’histoire des labels européens indépendants qui nous revient avec cette précieuse collection Ictus à laquelle Andrea Centazzo (perc) et le producteur Cezary Lerski viennent de redonner corps et vie. Née en Italie en 1976 (dans le sillage des Incus, FMP et ICP qui l’avaient précédée dans cette voie), l’étiquette a été consacrée, jusqu’en 1984 (année où AC se retire de la scène improvisée, pour composer – avant un tout récent come-back), à la documentation phonographique des activités du percussionniste avec la crème des musiciens de l’époque ; elle a connu une première bordée de réédition chez New Tone aux alentours de 1995-2000 qu’éclipse le présent coffret. Dans une épaisse boîte cartonnée d’une trentaine de centimètres de côté, contenant une triple couche de disques (soit douze jolis digipacks) et un grand livret illustré, on découvrira non seulement le fonds réédité (en grande partie – parfois sous forme de miscellanées), mais aussi des inédits, dans un ensemble cohérent qui dépasse la simple rétrospective. Le premier et fameux vinyle ( LP 0001) de la collection, Clangs (ICTUS 121 – à ne pas confondre avec l’enregistrement du même cycle par un double sextet, en 1992, pour Hat), contenait le grand duo de Steve Lacy (ss) avec Andrea Centazzo (au passage, on resonge aux rencontres du sopraniste avec les M. Togashi, E. Jones, M. Kwate ou S. Argüelles) : il apparaît ici réorganisé selon l’ordre du déroulement de ce concert de février 1976 et augmenté du canardant Ducks de clôture. Conçue à partir de poèmes (Apollinaire, Merz, Schwitters, Kandinsky, Chaissac), la suite se déplie dans un climat recueilli, d’écoute et d’autonomie, sans brider les duettistes dans leurs recherches sonores. Splendide !Complètement inédit, l’album Tao (ICTUS 131), du même duo, regroupe dix pièces (négligemment numérotées plutôt qu’intitulées, elles ne consignent pas tous les mouvements de la « suite taoïste » lacyenne – et c’est ainsi qu’on y retrouve, entre autres, l’excellent Hooky) : les six premières ont été enregistrées en studio en 1984, la musique s’y déploie magnifiquement, parfois dans les ondes des gongs de Centazzo, plus souvent dans des architectures de bambou ; les quatre autres proviennent d’un live de 1976, plus mat mais également plus fourmillant d’insectes – on y entend, entre les mains de Lacy, appeaux et synthétiseur de poche –, d’éraillements et de fouilles de timbres.In concert (ICTUS 123, intitulé à l’origine Trio Live) donne une version complétée (par deux inédits de poids : les rares Stalks et Feline – ce dernier développant une improvisation d’un minimalisme rétrospectivement étonnant) d’une prestation italienne (décembre 1976) de Lacy avec son contrebassiste Kent Carter et un Centazzo très convaincant, dans le drive comme dans les cliquetis bruitistes : avec un allant communicatif et une énergie exigeante, les trois musiciens délivrent un grand disque qui swingue et qui cherche ! Un son, un répertoire stimulant, des pistes ouvertes ; une merveille – de sève, de densité, de découpage.La sécheresse de frappe de Centazzo et la nette tension des motifs qu’il imprime sur peaux et métaux trouvent de curieuses correspondances dans le jeu de Derek Bailey (g) tel qu’il se développe en 1977 dans Drops (ICTUS 122) ; on s’y perd avec grand plaisir, au milieu d’accords de percussions, de métronomes à cordes et d’énergiques tricots d’acier, pied au plancher et virages serrés durant quarante trop brèves minutes d’imagination explosive qui, staccato, fourrage tous azimuts ; une pièce importante à ajouter aux duos de DB avec Bendian, Baptista, Stevens, Bennink, Oxley, Ibarra ou Zach.In real time (ICTUS 124) reprend des éléments enregistrés par Alvin Curran (synth, p, tp), Evan Parker (ss, ts) et Centazzo (perc, perc synth) en décembre 1977 et précédemment publiés sous l’intitulé Real time (LP) et Real time One et Two (CD’s), mais toutes les bandes ne sont pourtant pas recueillies ici (bien qu’apparaisse une brève pièce inédite) ; c’est dommage car le trio, par les apports de Curran (membre de MEV et vrai poète – voyez ses Maritime rites publiés par New World), s’aventure loin dans ses explorations de textures et d’équilibres. Passionnant, tant pour l’interaction de ces trois personnalités que pour le témoignage apporté sur l’usage (disons typique, mais très pertinent) de l’électro-synthétique il y a trente ans.Avec The bay (ICTUS 125) s’ouvre le chapitre américain des aventures de Centazzo : il est, en cet hiver 1978, avec le tout jeune Rova : Larry Ochs (ss, ts), Jon Raskin (bs, as, ss, cl), Bruce Ackley (cl, ss) et Andrew Voigt (as, ss, fl) ont effectivement donné leur premier concert en tant que quatuor au début de cette année-là et gravé leur premier disque… Le long Trobar Clus d’ouverture (en dépit d’un son, pourtant de studio, faiblard) retient l’attention par sa variété de climats et se distingue nettement des sept autres pièces, courtes et dynamiques, dans lesquelles le percussionniste souligne davantage qu’il n’aiguille les beaux engagements des souffleurs. Il n’en reste pas moins que cet enregistrement montre un Rova déjà (structures, dramaturgie, abstraction et improvisation ouverte) « en route »…Victimes de divers montages et amputations dans leurs précédentes versions (Environment for sextet, LP et CD), The New York tapes (ICTUS 127) « rétablies » constituent un intéressant document sur la scène dite « émergeante » de l’époque (1978) ; Polly Bradfield (vln), Eugene Chadbourne (g), Tom Cora (cello), Toshinori Kondo (tp), John Zorn (anches) et Centazzo tendent efficacement un canevas qui fait alterner fragments collectifs, voire tutti concertés, et brèves excursions solitaires : toute la palette zappante et bruitiste, qui deviendra la marque de fabrique de certains et qui ne va pas sans quelques redites bien compréhensibles, est mise en œuvre, avec de brillants passages électrisés dans lesquels le rôle de Kondo est décisif. Un disque significatif et un utile repère…The new US concerts (126) rassemblent une série de duos et trios enregistrés par Centazzo entre 1978 et 1980 – à l’exception de la rencontre avec la fine lame sismographique de Jack Wright (as), qui date du milieu des années 80. Avec John Carter (cl) et Vinny Golia (anches), l’ébullition est subtilement atteinte, alors qu’en compagnie de Tom Cora (cello) c’est dans un échange pépiant qu’on est immédiatement plongé ; en duo avec Toshinori Kondo (tp), c’est au tour des résonances d’être auscultées tandis qu’avec LaDonna Smith (vln, vla, voc) et Davey Williams (elg, bjo) le jeu des dynamiques fonctionne à plein, dans des improvisations éclatées. Quant au duo avec Eugene Chadbourne (g), un peu de la même veine (dans la tripatouille et les échardes électriques), il n’est pas si loin de la pièce gravée avec le pianiste Greg Goodman (dans le taillis des cordes puis sur le torrent du clavier). Un beau panorama de la diversité et de la joyeuse sauvagerie de ces années (finalement décisives quant à l’histoire de ces musiques).On retrouve le percussionniste avec Davey Williams (g, bjo) et LaDonna Smith (vln, voc) dans le disque biparti Back to the future (130) qui fait se côtoyer leur trio enregistré en Europe entre 1979 et 1980 (dans des échanges plaisamment touffus et énergiques) avec celui formé en avril 2005 par Centazzo (pour son « retour », live au Tonic), Anthony Coleman (p) et Marco Cappelli (g) – un jeu tantôt théâtral et tantôt atmosphérique qui ne débouche pas…Le disque intitulé Thirty years from Monday (ICTUS 129) est composé d’une collection de duos d’Andrea Centazzo : avec Alvin Curran (p, tp, synth, 1977) pour deux improvisations (l’une très jazz, l’autre très mantrique comme elle se définit…) un peu datées, Carlos Zingaro (vln, 1983) dans une belle entente et une géographie dilatée, Lol Coxhill (ss, 1983) en déambulation autonome qui s’invente en sinuant et Gianluigi Trovesi (bcl, picl, as, 1983) sur d’aimables danses et mélodies.Autre compilation, le recueil de Rebels, travelers & improvisers (132) présente un quartet de 1983 avec John Fisher (p), Theo Jörgensmann (cl) et Melvyn Poore (tu) autour du percussionniste, pour une musique répartie, à la différence de celle qui, en étranges vagues puis en tourbillons, avait été créée à l’été 1977 en compagnie d’Evan Parker, Martin Joseph (elp) et Eugenio Colombo (as, fl). Avec Coxhill et Franz Koglmann (tp, flhrn), la dérive poétique adopte une forme de malléabilité qu’on suit avec étonnement (1983), tandis qu’aux côtés de Lester Bowie (tp), Curran, Giancarlo Schiaffini (tb), Evan Parker et Tony Oxley (perc), à l’été 1977, les anamorphoses se font épineuses et âpres (on les écoute avec d’autant plus d’attention qu’elles proviennent d’une cassette « d’époque »)…Doctor Faustus (ICTUS 128) reproduit le contenu du vinyle du Mitteleuropa Orchestra (avec, sous la direction de Centazzo, les Rava, Koglmann, Trovesi, Zingaro, Jörgensmann, Malfatti, Actis Dato, Ottaviano, D’Angelo, Manuzzi, Anzola, Bartoli, Feruglio, Cabassi, Salbego, Vianello, Zanella, 1980-1983) et y ajoute trois pièces également enregistrées en public – dont la composition éponyme qui place Albert Mangelsdorff en première ligne. Les solides trames élaborées offrent de sécurisants appuis à partir desquels les solides peuvent surfer ; point d’orchestre improvisant collectivement donc (en existe-t-il d’ailleurs vraiment tant que cela ?) mais une rhétorique du genre (avec les morceaux de bravoure attendus) bien assumée et « mise à jour ».Cette anthologie qui célèbre non pas trente ans d’activité musicale mais l’anniversaire de la création d’un label personnel, il y a trente ans, apporte une riche somme d’informations sur la scène de l’époque (au travers du prisme du percussionniste italien, omniprésent ici) et sur les esthétiques alors en vigueur, tout en réservant quelques formidables pépites. Passionnant.

© Guillaume TARCHE

 

 

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